Quand devient-on “has been” en design ?

On devient “has been” en design moins quand on vieillit que quand on arrête de regarder, d’écouter et de se laisser déplacer par ce qui change autour de soi.

Reposer la vraie question : qu’est-ce qui vieillit vraiment ?

L’article d’Étapes le rappelle : le mot “has been” parle d’abord de visibilité, pas de compétence. On colle cette étiquette au moment où une personne ne correspond plus à la tendance dominante, non au moment où elle cesse d’avoir des idées. Dans un système saturé d’images, d’algorithmes et de cycles ultra courts, cette “obsolescence symbolique” arrive vite.

Autrement dit, ce qui vieillit en premier, ce n’est pas le geste du designer mais l’image qu’on se fait de lui. Être perçu comme daté, ce peut être : continuer à montrer un portfolio uniquement print quand les commandes sont devenues majoritairement motion ou social media, poster sur LinkedIn une fois par an quand sa cible découvre désormais les studios sur Instagram ou TikTok, ou encore rester sur un positionnement très “créa print 2010” alors que le marché attend aussi stratégie, UX, contenu et activation.

La dictature du nouveau… et le recyclage permanent

Le design entretient une relation paradoxale au temps : chaque décennie efface la précédente pour mieux la recycler ensuite. Les années 90, jugées ringardes en 2005, sont redevenues cultes autour de 2020 ; les codes Memphis, longtemps méprisés, se sont retrouvés sur des moodboards, des identités de cafés de quartier ou des collabs de marques lifestyle.

On voit le même mouvement dans les identités de marque : une charte peut sembler datée simplement parce que les codes dominants du marché ont évolué, pas parce qu’elle est “mauvaise”. Une identité construite sur des effets de dégradés et de brillance très 2010 donnera aujourd’hui une impression de retard dans un univers où les standards sont plutôt au flat, au variable, au motion ou au maximalisme structuré. Mais quelques années plus tard, ces mêmes codes pourront revenir, ré-interprétés, dans un autre contexte.

Ce recyclage permanent a une conséquence : on ne devient pas has been parce qu’on aime une esthétique passée, mais parce qu’on n’est plus capable de la recontextualiser. Faire du “pseudo-90s” en 2026 comme en 2015, sans recul ni jeu avec les attentes actuelles, c’est là que la proposition sonne vraiment datée.

Has been = perdre sa vigilance visuelle, pas son style

L’article Étapes formule une idée clé : le design est d’abord une vigilance visuelle, une manière d’observer le monde et ses transformations. On devient vraiment has been, non pas quand on arrête de produire, mais quand on arrête de regarder. Ne plus suivre ce qui se passe dans les usages, les formats, les références culturelles, c’est couper le lien qui relie son travail au présent.

Concrètement, cette vigilance se manifeste par :

  • une habitude de veille (design, mais aussi médias, villes, interfaces, objets du quotidien) ;
  • une curiosité active envers les nouveaux outils (sans forcément les adopter tous) : IA générative, prototypage no-code, formats AR ou live, etc. ;
  • une capacité à repérer ce qui change dans les attentes des publics (rythme, lisibilité, participation, immersion) et à l’intégrer dans sa façon de concevoir.

Tant que cette vigilance est là, un designer peut assumer un vocabulaire formel très personnel – voire “à contre-courant” – sans être has been. C’est typiquement le cas de studios qui conservent une patte très marquée, mais avec une écriture qui évolue subtilement au fil des projets, des supports et des collaborations.

Quand l’expérience devient une contre-tendance

Ce que certaines jeunes générations appellent la “vieille école” tient souvent à une différence de rythme plutôt qu’à un manque de pertinence. Avec l’âge, on apprend à ralentir, à douter, à clarifier ce qui mérite un effet, un geste, une expérimentation. Ce ralentissement peut être pris pour du désintérêt alors qu’il signe l’expérience.

Dans un environnement où les cycles des tendances sont de plus en plus courts (sur TikTok par exemple, un style peut passer de l’émergence à l’obsolescence en quelques semaines), la tentation est forte de courir en permanence après la prochaine micro-mode. Or, ce qui tient dans le temps vient souvent de celles et ceux qui ont su résister à la vitesse, assumer des partis-pris moins “instagrammables” mais plus structurants : un système typographique solide, une logique d’échelles réfléchie, un dialogue fort entre direction artistique et stratégie de marque.

Exemple concret côté identité visuelle : une charte pensée avec des fondations robustes (système modulaire, palette adaptable, typographie lisible sur tous supports, principes d’animation simples) vieillira mieux qu’une identité construite autour de trois effets très datés, même si ces effets sont perçus comme ultra tendance au moment de la sortie.

Quand une charte ou un style deviennent vraiment obsolètes

La bascule vers l’obsolescence est beaucoup plus nette côté systèmes qu’on applique (chartes, UI, templates) que côté personnes. Un ensemble de signes permet de la repérer.

Principaux signaux :

  • Les codes visuels dominants du secteur ont changé. Quand les leaders de votre marché adoptent des esthétiques plus contemporaines, une charte figée peut renvoyer une image de retard concurrentiel, surtout dans les secteurs où l’innovation visuelle est un marqueur de crédibilité (tech, culture, mode, food…).
  • L’adaptation au numérique est laborieuse. Logos trop complexes pour l’affichage mobile, typographies illisibles en petit, palettes non optimisées écran : autant d’indices qu’un système conçu pré-digital n’a pas été mis à niveau.
  • Les contraintes de production ont changé. Des chartes qui ignorent motion, vidéo, formats animés, systèmes responsives ou déclinaisons sociales génèrent des incohérences visuelles et un coût de production élevé.
  • Le positionnement de la marque a évolué. Quand l’entreprise a changé de cap (offre, valeurs, cibles) sans ajuster son identité, un décalage durable s’installe entre ce qu’elle est et ce qu’elle montre.
  • La cohérence se délite. Multiplication de variantes maison, détournements sauvages du logo, approximations typographiques signalent souvent une charte trop rigide ou plus adaptée aux usages réels.

Dans ces cas, continuer à défendre coûte que coûte “sa” charte ou “son” style devient précisément l’attitude qui fait paraître has been : on défend un outil au lieu de défendre une intention.

La peur de la relève : de la compétition à la conversation

Derrière le mot “has been”, Étapes pointe une autre peur : celle d’être remplacé. Voir arriver des designers qui maîtrisent mieux les outils récents (3D en temps réel, IA générative, outils collaboratifs, etc.) peut être déstabilisant, surtout si l’on identifie sa valeur à la seule maîtrise technique. Mais l’histoire du design fonctionne davantage comme une conversation à plusieurs époques que comme une course de vitesse.

Dans cette logique, les jeunes designers ne remplacent pas les anciens : ils les relisent. Ils reprennent des codes, les déplacent, les hybridisent avec d’autres références. Le signe d’intelligence professionnelle devient alors la capacité à changer de rôle : accepter de passer progressivement du “faiseur” au mentor, du producteur de formes au garant d’une exigence, d’une profondeur, d’une lecture culturelle.

Exemples concrets de ce changement de rôle :

  • Prendre la direction artistique d’un projet tout en laissant l’animation à une équipe plus jeune et plus à l’aise avec les outils de motion 3D.
  • Accompagner une refonte de charte non pas en “refaisant le logo”, mais en reformulant le récit de marque, les convictions, les priorités stratégiques qui guideront la nouvelle écriture visuelle.
  • Intervenir en école comme formateur ou intervenant, non pour imposer des recettes, mais pour outiller les étudiants dans leur lecture critique des tendances et des références.

Nostalgie : carburant créatif ou piège confortable ?

On vieillit dans le design comme dans la musique : en oscillant entre mémoire et renouvellement. La nostalgie peut être un matériau extraordinaire si elle devient objet de travail – interrogation sur ce qui nous attire dans une époque, sur les affects et les imaginaires associés. Elle devient piège quand elle se transforme en refus du présent (“c’était mieux avant”, “les jeunes ne savent plus faire”, “les logiciels ont tué la créativité”).

Les designers qui durent ne cherchent pas à être plus jeunes que leur âge, ils cherchent à rester vivants dans leur pratique. Ils réinterprètent leur propre passé : un vocabulaire formel, une grammaire de mise en page, un rapport à la couleur qui les accompagne depuis des années devient matière à variation, à détournement, à hybridation avec d’autres influences.

On le voit aussi à l’échelle des marques : les refontes d’identité les plus réussies sont souvent des évolutions qui conservent un capital de marque tout en clarifiant les fondamentaux, plutôt que des ruptures totales dictées par la peur d’être daté. C’est le sens des recommandations qui privilégient des ajustements ciblés (typos, couleurs, déclinaisons numériques) lorsque le socle visuel reste solide.

Ce qui vieillit vraiment : la posture

La conclusion de l’article Étapes est nette : ce n’est pas le style qui vieillit, c’est la posture. Un designer ne devient pas has been parce que ses formes appartiennent à une autre époque, mais au moment où il cesse d’écouter, de se remettre en question, de regarder le monde changer. Quand le goût se transforme en vérité non négociable, la modernité disparaît.

En parallèle, les analyses sur l’obsolescence des chartes rappellent que la pertinence en design est toujours contextuelle : elle dépend des usages, des marchés, des technologies et des publics d’un moment donné. Refuser d’intégrer ces paramètres, c’est précisément choisir de se mettre en marge.

En filigrane, une autre définition se dessine : rester actuel en design ne signifie pas plaire à tout le monde, ni suivre chaque trend. Cela signifie entretenir une curiosité exigeante, accepter de faire évoluer ses outils, ses formats et ses collaborations, et continuer à poser des questions plutôt que des certitudes. À ce prix-là, le regard ne vieillit pas : il s’affine.

📚 Sources et ressources pour aller plus loin