Sobriété numérique : la formation doit donner l’exemple

Le numérique est devenu le pilier de la formation professionnelle : LMS, classes virtuelles, e-learning, IA, réalité virtuelle… tout semble pousser à “toujours plus” de technologie. Pourtant, cette expansion a un coût environnemental bien réel : en France, le numérique représente environ 4,4% de l’empreinte carbone nationale, soit près de 29,5 Mt CO2e par an, un impact comparable à celui du secteur des poids lourds. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que le secteur de la formation, souvent présenté comme vecteur de transition et de responsabilité, continue à ignorer sa propre empreinte.

Paradoxalement, la formation professionnelle est à la fois une grande consommatrice de technologies et un levier majeur pour diffuser une culture de sobriété numérique. Si l’on attend des salariés et des citoyens qu’ils adoptent des usages plus responsables, il semble logique que celles et ceux qui conçoivent et délivrent les dispositifs de formation montrent l’exemple, dans leurs pratiques pédagogiques comme dans les outils qu’ils choisissent.

Sobriété numérique : de quoi parle-t-on vraiment ?

On confond souvent sobriété numérique avec “moins de numérique” ou “retour à l’analogique”. En réalité, il s’agit plutôt de “mieux de numérique” : utiliser les technologies là où elles apportent une réelle valeur pédagogique, en limitant les gaspillages et les effets de mode.

On peut distinguer trois grandes dimensions, toutes pertinentes pour la formation professionnelle :

  • La sobriété des équipements : allonger la durée de vie des ordinateurs, tablettes, smartphones et écrans, limiter le renouvellement, privilégier le reconditionné, optimiser le parc utilisé pour la formation présentielle et distancielle.
  • La sobriété des usages : réduire le streaming systématique de vidéos en HD, limiter le stockage “au cas où”, rationaliser le nombre de plateformes et d’outils utilisés dans un même dispositif, éviter l’hyper-sollicitation des apprenants (notifications, mails, visios inutiles).
  • L’écoconception des ressources : concevoir des contenus pédagogiques légers, accessibles, centrés sur l’essentiel, plutôt que des dispositifs très lourds en data (vidéos longues, effets graphiques superflus, modules complexes mais peu utilisés).

Pour les organismes de formation, la sobriété numérique n’est donc pas une contrainte purement technique : elle touche à la stratégie pédagogique, à la relation avec les clients et aux engagements RSE.

Un secteur de la formation sous pression numérique

La digitalisation de la formation a été accélérée par plusieurs facteurs : le développement du e-learning, les plateformes LMS, l’essor des classes virtuelles pendant la crise sanitaire, l’IA générative, la généralisation des parcours hybrides. Cette évolution a apporté des avantages indéniables : accessibilité accrue, flexibilité, personnalisation des parcours, réduction de certains déplacements physiques.

Mais elle a aussi entraîné une course à l’armement technologique :

  • Multiplication des plateformes (LMS, LXP, outils d’engagement, solutions d’évaluation, outils auteurs, visioconférence, applications mobiles) rarement rationalisées au niveau des organismes.
  • Generalisation des vidéos longues, souvent diffusées en haute définition, y compris pour des contenus qui pourraient être transmis sous forme de textes, podcasts ou supports interactifs légers.
  • Usage massif du stockage dans le cloud (enregistrements de classes virtuelles, travaux d’apprenants, ressources obsolètes jamais supprimées) qui augmente l’empreinte carbone liée aux data centers.

Le secteur de la formation se retrouve donc face à un paradoxe : il se veut moteur de la transformation écologique et sociale, tout en contribuant, par ses choix numériques, à l’augmentation de l’empreinte environnementale globale. C’est précisément là que la sobriété numérique devient un enjeu stratégique… et éthique.

Pourquoi la formation doit donner l’exemple

Si l’on se réfère aux travaux menés sur la sobriété numérique en contexte éducatif, l’adoption de pratiques plus sobres repose largement sur le niveau de connaissance et de maturité des enseignants, formateurs et ingénieurs pédagogiques. Les études montrent que les arbitrages entre confort, innovation pédagogique, attentes institutionnelles et sobriété sont au cœur des décisions quotidiennes.

Plusieurs raisons justifient que la formation professionnelle se positionne en modèle :

  • La formation fabrique les compétences numériques de demain : les apprenants y découvrent des outils, des pratiques, des modes de collaboration qu’ils répliqueront ensuite en entreprise.
  • Les organismes de formation sont souvent engagés dans des démarches qualité, RSE ou d’impact : intégrer la sobriété numérique renforce la cohérence de ces engagements et peut devenir un avantage concurrentiel.
  • La légitimité pédagogique passe aussi par l’exemplarité : difficile de sensibiliser des salariés à la réduction de leur empreinte numérique si le module lui-même est surdimensionné en bande passante, multiplie les redondances et impose des outils énergivores sans justification.

Des acteurs publics et académiques commencent d’ailleurs à structurer des référentiels de compétences en sobriété numérique, comme Inria, l’ADEME et le CNRS, ou encore des formations dédiées pour les professionnels. Ces dynamiques créent un cadre qui encourage la formation professionnelle à se transformer en profondeur, et pas seulement à “verdir” son discours.

Impacts environnementaux : quelques chiffres pour se repérer

Pour ancrer la réflexion, il est utile de rappeler quelques ordres de grandeur :

  • En France, la consommation de biens et services numériques représente environ 29,5 Mt CO2e par an, soit 4,4% de l’empreinte carbone nationale, un niveau comparable aux émissions du transport routier de marchandises.
  • L’empreinte carbone globale de la France s’établit à environ 563 Mt CO2e en 2024, soit 8,2 t CO2e par personne, ce qui montre le poids non négligeable du numérique dans cet ensemble.
  • Les impacts ne se limitent pas au CO2 : extraction des métaux rares, consommation d’eau, production de déchets électroniques, pression sur les ressources énergétiques et sur les infrastructures de réseau.

Pour le secteur de la formation, ces chiffres ne sont pas abstraits : chaque heure de visio, chaque vidéo hébergée, chaque plateforme supplémentaire contribue à cet impact, même si l’effet n’est pas directement visible dans une salle de classe virtuelle. D’où l’importance de mettre en place des indicateurs et des démarches de mesure, même simples, pour objectiver les choix pédagogiques.

Concrètement, que peut faire un organisme de formation ?

La sobriété numérique n’est pas un projet isolé, mais une série de décisions quotidiennes à différents niveaux : direction, ingénierie pédagogique, formateurs, support technique, et même apprenants. Voici quelques pistes concrètes, facilement actionnables.

1. Rationaliser les outils et plateformes

Au lieu d’ajouter en permanence de nouveaux outils, un premier travail consiste à cartographier l’existant :

  • Réduire le nombre de plateformes utilisées pour un même parcours (un LMS bien configuré peut parfois remplacer plusieurs outils “satellites”).
  • Se demander, pour chaque outil, quelle valeur pédagogique réelle il apporte, et s’il justifie son coût environnemental et organisationnel.
  • Favoriser des solutions mutualisées, paramétrables et pérennes plutôt que des “gadgets” éphémères ou des effets de mode.

Exemple : un organisme de formation qui utilise un LMS, un outil de quiz externe, une solution de sondage et une plateforme d’activités collaboratives peut, après audit, décider de rapatrier une grande partie des interactions directement dans le LMS avec des activités natives plus légères.

2. Concevoir des contenus sobres (mais pédagogiquement riches)

L’écoconception des ressources pédagogiques est un levier majeur :

  • Limiter la durée et la définition des vidéos : privilégier des capsules courtes, très ciblées, plutôt que de longs enregistrements de classe entière, et proposer le téléchargement ou l’audio seul lorsque c’est pertinent.
  • Utiliser davantage de formats légers : textes structurés, infographies, quiz, activités interactives simples, documents téléchargeables, plutôt que des modules très lourds en animations.
  • Nettoyer régulièrement le catalogue : archiver ou supprimer les ressources obsolètes, ne conserver que les versions à jour, réduire les doublons.

Exemple : pour un module de sensibilisation à la cybersécurité, remplacer une vidéo de 45 minutes en HD par trois capsules de 8 minutes, complétées par une fiche mémo PDF et un quiz interactif léger hébergé sur le LMS.

3. Repenser la place de la visio et du présentiel

La classe virtuelle est souvent perçue comme une alternative “verte” au présentiel, mais elle a elle aussi un coût énergétique significatif, surtout lorsqu’elle est très fréquente et peu optimisée. Une démarche de sobriété peut consister à :

  • Réduire le nombre de sessions synchrones au profit d’activités asynchrones bien scénarisées (forums, travaux de groupe, activités individuelles guidées).
  • Encourager l’usage de la caméra uniquement lorsque c’est nécessaire pour la pédagogie (démarrage de la session, activités collaboratives, feedback), et non en permanence.
  • Réintroduire, lorsque pertinent, des temps de présentiel optimisés (regrouper plusieurs séquences, favoriser les sites accessibles en transport collectif, organiser des formats “atelier” à forte valeur ajoutée humaine).

Exemple : une formation de 14 heures sur deux jours en visio peut devenir un parcours hybride : 1 journée en présentiel pour les ateliers collaboratifs et 4 heures de modules asynchrones, avec seulement deux classes virtuelles de 1h30 chacune.

4. Impliquer les formateurs et les équipes pédagogiques

Les études montrent que l’adoption de pratiques de sobriété numérique dépend fortement du niveau de compréhension des enjeux par les enseignants et formateurs. D’où l’intérêt de :

  • Proposer des formations internes dédiées à la sobriété numérique et à l’écoconception des formations.
  • Mettre à disposition des guides pratiques : bonnes pratiques de visio, check-list d’écoconception de modules, règles de stockage et d’archivage.
  • Créer un groupe de travail ou une “référente” sobriété numérique, en lien avec la démarche RSE de l’organisme.

Exemple : un organisme peut intégrer un module “Sobriété numérique en formation” dans son plan de développement des compétences, avec un focus sur les choix pédagogiques concrets (formats, outils, scénarisation) plutôt que sur la technique pure.

5. Sensibiliser les apprenants

Former à la sobriété numérique ne s’adresse pas seulement aux équipes internes : les apprenants eux-mêmes ont un rôle clé. Plusieurs ressources existent déjà pour amorcer cette sensibilisation :

  • Des micro-modules e-learning comme “Pratiquer la sobriété numérique” d’Innov’Akademy, qui abordent le matériel, la navigation et le stockage de manière accessible.
  • Des micro-certifications professionnelles, comme la formation proposée par Inria Academy sur les impacts environnementaux du numérique et les compétences de sobriété numérique.
  • Des dispositifs de formation à la sobriété numérique développés dans l’enseignement supérieur, qui peuvent inspirer des approches adaptées à la formation continue.

Exemple : intégrer, en amont d’un parcours long, un module court de sensibilisation (30 à 45 minutes) sur l’empreinte du numérique, assorti de gestes concrets à appliquer pendant la formation (organisation de ses fichiers, limitation des téléchargements, bonnes pratiques de visio).

Des ressources pour aller plus loin

Pour les professionnels de la formation qui souhaitent structurer leur démarche, plusieurs ressources sont particulièrement utiles :

  • L’étude de l’ADEME sur les impacts environnementaux du numérique, qui fournit des chiffres clés et une vision systémique de l’empreinte du secteur.
  • Les statistiques publiques sur l’empreinte carbone de la France, utiles pour replacer le numérique dans le panorama global.
  • Les formations et référentiels de compétences sur la sobriété numérique portés par Inria, l’ADEME, le CNRS et d’autres acteurs académiques.
  • Les modules de sensibilisation clés en main comme “Pratiquer la sobriété numérique” pour amorcer une réflexion avec les publics en formation.
  • Les offres de formation dédiées à la sobriété numérique en formation professionnelle, qui accompagnent les OF dans la mise en œuvre d’une stratégie sobre et réaliste.

Adopter une démarche de sobriété numérique en formation professionnelle, ce n’est pas renoncer à l’innovation ni à la qualité pédagogique ; c’est au contraire l’occasion de interroger ce qui fait vraiment la valeur d’un dispositif, de simplifier, d’alléger, et de redonner du sens à la place du numérique dans l’apprentissage.